
Vous êtes souvent interviewée en tant que spécialiste de la poésie persane et universitaire.On avait envie de vous rencontrer sur l’aspect de la femme de foi. Qu’est-ce qui vous a mis sur le chemin de la foi ?
Mes parents et l’éducation qu’ils nous ont donnée. Dès notre plus tendre enfance, nos parents, non pas par la parole mais par leur comportement, nous ont montré que l’essentiel dans l’existence, c’est quand même la vie spirituelle. Ils nous ont éduqués tout à fait dans le monde mais toujours avec cette idée que tout cela, ce ne sont que des moyens pour réaliser notre humanité, laquelle humanité ne peut se réaliser que dans une vie spirituelle pleine et épanouie.
Quel souvenir évoque cela, vous le fait ressentir ?
Le souvenir qui me vient, c’est celui de la chambre de ma mère qui était une sorte de sanctuaire, une chambre qui respirait la prière. Ces moments où ma mère se retirait pour prier, c’étaient des moments dans lesquels je ne me sentais pas séparée d’elle, dans lesquels au contraire, aspirant à être comme elle, je me sentais reliée à cette lumière ou à cette dimension essentielle qui l’habitait au plus intime.
Avez-vous ensuite suivi une voie particulière ?
J’ai suivi la voie que mes parents m’ont transmise et qui est l’enseignement d’Ostad Elahi. C’est un chemin difficile, très exigeant.
Le considérez-vous comme votre maître spirituel ? Avez-vous des rapports avec lui ?
Il est décédé quand j’étais enfant,
donc je l’ai connu surtout à travers le témoignage de mes parents et de ma mère en particulier. Mais surtout, j’ai connu sa sœur, Malek Jân, qui a été vraiment mon guide spirituel. Elle est décédée en juillet 1993, mais je dirais qu’en réalité les maîtres – les vrais maîtres – ne meurent jamais. Ce n’est pas parce qu’on n’est pas dans leur présence physique qu’on n’est pas dans leur présence spirituelle.
C’est un privilège inouï d’avoir connu un vrai saint
ou une vraie sainte ou un guide spirituel dans ce monde physique parce que, évidemment, rien ne se compare au goût de la présence. En même temps l’absence physique permet d’intérioriser les choses ; cela permet de ne pas se contenter d’être dans la présence parce que parfois, quand le maître est présent physiquement, on croit qu’il suffit d’aller s’asseoir à ses pieds pour changer, alors qu’en fait, non, c’est un travail.
Si on veut commencer un dialogue intérieur,
cela demande une intensité dans la prière. Cela demande que le monologue intérieur devienne un dialogue. Cela demande une disposition, une purification du cœur pour s’imaginer, pour entendre les réponses aux questions que l’on se pose, puisque le chemin est une suite de questions.
C’est une présence à disposition ?
Non justement, elle n’est pas à notre disposition. Elle demande qu’on se mette dans les bonnes dispositions et elle vient… ou elle ne vient pas. Là, il faut faire communiquer le monde terrestre avec le monde invisible.
Il y a de très belles choses chez Rûmî sur l’absence du maître, la manière dont son propre maître Chams, qui avait vraiment illuminé sa vie, a disparu du jour au lendemain.
Cela représente aussi des maîtres qui vous parlent ?
Ah oui absolument, les grands maîtres du passé me parlent à travers leurs écrits. Ce sont aussi des maîtres intérieurs. Attâr (l’auteur du Cantique des oiseaux) évoque ainsi sa propre expérience en la matière. Il n’a pas eu de maître extérieur. Mais la tradition et ses propres écrits semblent indiquer qu’il avait un maître intérieur qui n’a pas vécu à la même époque que lui. Ce poète, qui est aussi un excellent enseignant spirituel, a développé cette notion de guide ou de maître intérieur. Je pense que de nos jours il convient de développer le maître intérieur, et Attâr est un très bon guide pour nous apprendre à le trouver en nous-mêmes.
Vous dites que notre époque n’est plus le temps des maîtres dans le sens classique du terme. Pourtant, quand on regarde les personnes qui ont une vie accomplie, c’est rarissime ceux qui n’ont pas eu de maître. C’est aussi compliqué de s’en passer.
Aujourd’hui, c’est très compliqué de trouver un vrai maître réalisé.
J’essaie de développer cette idée pour moi-même.
Personnellement, je ne connais pas de maître vivant à qui le grand public puisse avoir accès. Je pense que si on s’adresse sincèrement à Dieu en lui demandant d’être guidé, c’est impossible qu’Il ne nous guide pas. J’ai une foi absolue en cela. Il y a des guides qui peuvent vous faire faire un bout de chemin.
Le vrai guide, c’est celui qui vous libère de lui-même. C’est ça qui est devenu rare. Il y a beaucoup de boutiquiers dans ce grand marché de la spiritualité. Il vaut mieux ne pas avoir de maître que d’avoir un faux maître ou un maître qui n’en est pas véritablement un.
Le problème, c’est que la recherche spirituelle part d’une soif
et donc d’un manque. Et quand le manque est trop fort et trop puissant, cela nous rend vulnérables. C’est pour ça que je dis qu’il faut demander sincèrement à Dieu d’être guidé. Attâr nous met vraiment en garde contre beaucoup de dangers de la voie et c’est assez extraordinaire de voir que ce qui était valable au
XIIe-XIIIe siècle est parfaitement juste aussi pour notre époque.
Vous-même, vous êtes enseignante universitaire, mais vous avez aussi un rôle d’enseignante spirituelle ?
Non, jamais je ne prétends à cela. En revanche, je pense être une bonne passeuse de l’enseignement des grands maîtres qui ont été les miens. Je me sens capable de transmettre du moins une partie de ce que j’ai reçu et compris, peut-être parce que je suis si profondément habitée par cet héritage, même si je n’ai pas encore parcouru le chemin et que je n’ai pas encore traversé les 7 vallées (loin de là !). La seule chose que je peux faire, c’est montrer en quoi cet enseignement vivant peut aussi aider les autres. Je me considère comme une dépositaire et une passeuse.





