
Élise Boghossian est la fondatrice de l’O.N.G. EliseCare dont la vocation est d’apporter une aide médicale d’urgence aux populations civiles en zone de conflit (elle a été formée en acupuncture en Chine), et au-delà une aide psychologique aux survivants.
Depuis 2002, une semaine par mois, elle part dans les endroits dangereux d’Irak, d’Arménie et Haut Karabagh, de Syrie, du Liban. Cinq bus aménagés en cliniques mobiles sillonnent les zones ravagées par la guerre.
www.elisecare.org
Il y a des flammes qui consument et d’autres qui éclairent.
Derrière ce mystère découlent tant de questions :
comment une passion peut-elle naître et transformer une vie entière tantôt dans le tumulte, tantôt dans la lumière ? Pourquoi certaines passions sont des refuges et d’autres des tempêtes ? Pourquoi certaines passions nous construisent alors que d’autres nous défient ?
Les passions ne se choisissent pas.
Elles surgissent, imprévisibles, et s’imposent à nous sans préavis. Aristote les considérait comme des moteurs de l’action humaine, capables d’élever l’âme lorsqu’elles sont guidées par la raison. À l’inverse, les stoïciens prônaient la maîtrise de soi pour ne pas être dominés par elles. « Apprends à vouloir ce que tu peux contrôler », conseillait Épictète, soulignant l’importance de canaliser nos élans pour ne pas en être esclaves.
Les traditions spirituelles
sont de précieux conseils et nous permettent de mieux nous connaître, de comprendre le sens de nos passions afin de leur donner une place et une orientation justes. Elles nous enseignent que la passion ressemble à une énergie brute qui, bien dirigée, est une lumière qui mène à l’accomplissement, mais qui, livrée à
elle-même, peut se transformer en chaos.
Saint Augustin parlait de l’ordo amoris, l’ordre des amours,
où chaque désir doit être ajusté en fonction d’un bien supérieur. Pour lui, l’amour mal ordonné conduit à l’errance et à l’attachement aux biens périssables, alors qu’un amour orienté vers la vérité et le divin permet d’atteindre une harmonie intérieure. Cet ordre suppose un discernement, une capacité à reconnaître ce qui, dans nos élans passionnels, nous rapproche ou nous éloigne de l’essentiel.
Le bouddhisme
enseigne le détachement des désirs excessifs
pour éviter la souffrance, non pas en supprimant toute émotion, mais en apprenant à ne pas s’y attacher de manière aveugle. Bouddha a identifié l’attachement comme la racine du mal-être, car il nous enferme dans une quête incessante de satisfaction.
Il ne prône pas un rejet radical des passions,
mais une transformation de notre rapport à elles. Loin de nier la vitalité et l’importance des élans humains, le bouddhisme nous invite à la pleine conscience : vivre avec intensité mais sans s’y perdre, accueillir les émotions sans s’y agripper, laisser passer le flot des désirs sans en être captif.
La méditation et la pleine conscience
sont des moyens de cultiver cette relation apaisée aux désirs, et où les passions ne sont plus des chaînes nous transformant en esclaves.
Le taoïsme
voit dans l’harmonie des forces opposées
un moyen de vivre pleinement la passion sans en être consumé. L’image du yin et du yang illustre cet équilibre : trop de feu brûle, mais trop d’eau éteint la vitalité.
Lao-tseu enseigne
qu’une passion incontrôlée peut devenir un feu dévorant réduisant tout sur son passage, tandis qu’une passion réprimée ou éteinte enlève à l’existence sa flamme et son mouvement vital.
L’équilibre recherché par le taoïsme
consiste à laisser la passion circuler librement, mais sans qu’elle ne domine ou
ne consume l’être, afin qu’elle devienne une force créatrice et non un poids destructeur.
Trouver le juste équilibre
entre le feu intérieur et la tempérance est un défi qui permet d’accéder à une vie plus profonde et plus consciente.

Avec l’âge, les passions se teintent d’une autre couleur.
Elles s’ancrent moins dans l’urgence et la conquête,
mais davantage dans la contemplation et la transmission. Les passions s’allègent de leur tumulte et deviennent des fenêtres ouvertes sur un monde intérieur enrichi par le recul et la réflexion. Là où la jeunesse brûlait de vivre avec intensité, l’âge mûr offre l’occasion de savourer avec profondeur.
Leur transformation
est le reflet de notre propre métamorphose. Et lorsque la mort approche, les passions révèlent leur ultime vérité : elles sont ce qui a donné une forme et une direction à notre existence.
Ce que nous avons aimé avec ferveur,
ce qui nous a animés, ce qui nous a poussés à nous dépasser, devient la trame qui relie notre passage sur terre. Certains partent avec le regret d’avoir laissé des élans inachevés, d’autres avec la sérénité d’avoir donné à leur vie la densité du feu.
Finalement, les passions nous révèlent à nous-mêmes.
Elles sont des témoins de notre évolution,
des marqueurs silencieux de notre parcours intérieur, mouvantes et réactives à nos épreuves et à nos découvertes.
Elles nous aident à mieux nous connaître,
pas seulement pour exister, mais aussi pour ressentir, vibrer avec la personne que nous sommes réellement.
Pour lire l’article en entier, Reflets n°55 pages 51 à 54




