
Sonia Mabrouk, franco-tunisienne, est journaliste. Elle provient d’un milieu très cultivé, . Depuis 2013 elle anime radio et télévision , d’abord à Public Sénat où elle présente le journal, puis à Europe 1, Grandes Voix, et à CNews depuis 2017.
Son dernier livre Reconquérir le sacré, aux éditions de l’Observatoire, interpelle les citoyens à ne pas baisser les bras, en s’ouvrant au sacré, bien étiolé dans notre monde occidental.
Vous distinguez le sacré individuel et le sacré collectif. Qu’est-ce que le sacré collectif dans notre monde occidental ?
Le sacré est difficile à appréhender, à approcher.
Je dirais pour tenter de le définir que c’est le besoin irrépressible, de tout temps, de se raccrocher à ce qui nous précède et à ce qui nous succède. Donc de se raccrocher à ce qui nous dépasse. Le sacré donne accès à plus grand que soi. Pour autant, le sacré ce n’est pas quelque chose de surnaturel, ce n’est pas l’idolâtrie, ce n’est pas une sorte de grand trou noir non plus.
Il correspond à une part irréductible de l’Homme
à laquelle les « modernes » (les sociétés nihilistes, individualistes, technicistes) ont tourné le dos, estimant que c’est une notion périmée, archaïque alors que le sacré n’a jamais cessé d’exister. J’ai pour habitude de dire que vous avez beau essayer de chasser le sacré par la porte de votre esprit, il reviendra par la fenêtre de votre cœur. Beaucoup s’en offusquent, voyant le sacré comme un résidu appartenant au passé, aux périodes antérieures de l’Humanité. Mais en réalité, le sacré, aucune culture ne saurait le renier. C’est un lointain qui est proche paradoxalement du sacré
qui est en nous.
Comme l’écrivait Pascal,
« Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé ». Il ne s’agit pas de reconnecter ou de connecter l’Homme au ciel, mais de le reconnecter avec lui-même via le sacré. Voilà pourquoi il me paraît essentiel d’y réfléchir. De mon point de vue, le sacré incarne l’une des grandes questions stratégiques, névralgiques et qui n’a rien d’anachronique aujourd’hui.
Mais il reste un refoulé de nos sociétés,
c’est un impensé de la raison occidentale.
On a peur du sacré,
il est ambivalent. D’ailleurs, il y a énormément de préjugés autour du sacré, c’est un mot presque devenu malséant. J’ai nommé ce livre « Reconquérir le sacré » au sens de reconsidérer la notion de sacré ou du sacré. C’est la question, me semble-t-il, fondamentale qui est posée de manière limpide par Saint-Exupéry. Il se désespère que plus rien ne vienne caresser le cœur des hommes dans ce monde asséché et il pose la question : « Que faut-il dire
aux hommes ? ». C’est un questionnement qui conserve toute son intensité aujourd’hui. La magnifique dernière lettre d’Antoine de Saint-Exupéry, à un certain Général X le 30 juillet 1944, est un diamant aux multiples facettes. Quand il dit que les Hommes ne peuvent pas seulement vivre de frigidaires, de politiques, de bilans et de mots croisés ! Et Saint-Exupéry met en avant de manière charnelle ce désespoir spirituel. Il dit et écrit qu’on ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. Et il écrit cette phrase sublime « Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien ». C’est en réalité une quête de sens qui laboure toute l’œuvre de Saint- Exupéry comme dans Citadelle. Il ne s’agit pas de reconnecter l’Homme au ciel mais de le reconnecter à lui-même.
Pouvez-vous préciser les trois aspects que vous distinguez : sacré religieux, sacré spirituel, sacré de la nation ?
Permettez-moi de lever un malentendu important :
le sacré et la religion ce n’est pas la même chose. Le sacré et le clérical sont deux notions différentes même si elles peuvent se mêler bien sûr et c’est en cela qu’il y a un sacré religieux. C’est une longue histoire entre le sacré et les religions monothéistes. Mais le sacré peut être aussi athée. Et même férocement athée.
Le sacré ne peut pas être en tous les cas réduit à la sainteté, à la sacristie, à la foi.
Les religions n’ont pas le monopole de l’administration du sacré. Il n’y a pas seulement du sacré dans les églises, les synagogues et les mosquées. Il existe un sacré civil, un sacré laïc qui est présent, qui est plus ou moins prégnant.
La grande question, me semble-t-il, n’est pas tant de savoir si Dieu existe
mais c’est celle de savoir combien de temps encore l’Homme va-t-il se prendre pour Dieu ? Le transcendant que j’évoque dans ce livre, ce n’est pas un ordre religieux. Ce transcendant dont je parle c’est une verticale pas uniquement religieuse, c’est une verticale qui échappe au plan d’immanence.
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C’est important d’insister sur ce sacré civil
car le sacré religieux, lui, est exclusif et souvent source de conflits et de violences. Dans notre état laïc et souverain, on a congédié tout sacré venant imposer une norme ou une hiérarchie à la société. Je parlerais donc davantage d’un sacré républicain. Mais dans tous les cas, l’Homme ne peut pas vivre sans rites. L’Homme est un animal ritualisé. Il a besoin de « cérémonial », ce que permet le sacré.
Quant au sacré de la nation,
il renvoie, de mon point de vue, à tout ce qui nous lie dans une société. Le risque étant d’avoir une société sans rituels (et donc sans sacré) car celle-ci serait alors menacée de disparition certaine. Pour montrer l’importance des rites, des rituels et de la liturgie, je vais essayer d’évoquer ce que l’Homme perd s’il se passe de rituels et plus largement de ritualisation. Toute cohésion sociale au sens large repose sur un respect des rites et sur la sanctuarisation d’un cérémonial. Après, il faudrait se mettre d’accord sur la différence ténue entre les rites et les usages. Mais parlons ce soir de rituels qui sont autant de collagènes sociétaux qui vont venir colmater les brèches, les interstices et les fractures dans une société.
Or l’Homme moderne n’a quasiment plus aujourd’hui d’espace sacré dans la cité.
L’homme moderne n’a plus d’espace sacré au sens où il n’a plus de centre — de templum, de montagne sainte, d’axis mundi. Son existence est décentrée, excentrée, acentrée. Il n’a plus de fêtes, son temps est homogène, comme son espace. Autrement dit, l’espace dans lequel on vit, on se déplace, est uniforme, il est horizontal. Vous rentrez dans une église comme vous rentrez dans un supermarché. Vous priez Dieu ou vous parlez à Dieu comme à un vieux pote.
Pour lire l’article en entier, Reflets n°58 pages 28 à 34




