
Bertrand Vergely est philosophe, théologien orthodoxe et écrivain. Ancien normalien, il enseigne à Sciences Po et à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge.
Son dernier ouvrage vient de paraître aux éditions Guy Trédaniel La vraie morale se moque de la morale — Éloge de la finesse.
La prière a trois visages.
Le premier est social, le second personnel, le troisième céleste.
La prière sociale renvoie au dépassement de la violence.
Elle est indispensable. Nous avons tous entendu la parole : « Tu pourrais demander avant de prendre ». Cette parole dit le passage de la brutalité à la civilisation. Dans un monde violent, on ne demande pas avant de prendre. On prend. En arrachant au lieu de demander ainsi, on manifeste que l’autre ne compte pas. Il n’existe pas. « Moi d’abord. » La brute agit ainsi. Le tyran ne procède pas autrement. Avec une nuance. La tyrannie étant un régime politique, le tyran a le droit d’agir comme il le fait. Il a la caution de la loi. La prière délivre de la brute et du tyran. Elle le fait en interposant la demande, le langage et les mots. « C’est Hitler ou la philosophie », écrit Éric Weil dans sa Philosophie politique.
Il faut choisir.
L’action qui pense ou l’action directe sans penser. Avec la pensée, on ne fait pas ce que l’on veut. On fait ce que veut la pensée. D’où sa vertu libératrice.
On arrête de s’appartenir en n’en faisant qu’à sa tête.
Cela annihile la violence en frappant celle-ci à sa racine. On arrête d’être sans foi ni loi en faisant sa loi. Dans les Psaumes, c’est ce qui sauve le psalmiste du désespoir. Quand on appartient à la parole, on n’appartient plus à la tristesse et à la lamentation.
Appartenant à la parole, on découvre la parole qui, se parlant elle-même, chante et enchante. Rien n’arrête la parole. Le malheur peut s’abattre sur les hommes. La parole qui parvient à parler et à chanter malgré le malheur volatilise son pouvoir. En invitant à la politesse qui demande avant de prendre, la sagesse pratique donne le plus beau moyen qui soit pour permettre à la société de se construire et à l’humanité de se conserver.
Le second visage de la prière est humain.
Il relève de l’insistance à travers la supplique.
Il faut savoir insister. En insistant, on montre que l’on désire vraiment. On ne désire pas mollement. C’est ainsi que le oui est un oui parce qu’il est un oui de oui et pas simplement un oui. Lorsque l’on dit simplement oui sans aller plus loin, on ne dit pas vraiment oui. On ne dit pas non. Ce qui est une manière de dire non sans oser le dire. La pire des façons de dire non. On dit tellement non à tout que l’on dit même non au non ! Avec le oui de oui, disant oui au oui, on dit vraiment oui. « La philosophie est une longue prière » écrit Novalis dans son Encyclopédie. Il faut beaucoup penser pour arriver à vraiment penser ce que l’on pense.
Descartes appelle cela méditer. Nietzsche, ruminer.
Cela demande de penser puis de repenser tout ce que l’on pense en pensant non plus avec sa raison mais avec sa volonté et sa vie.
À la fin du Phèdre,
Socrate s’adresse au dieu Pan.« Ô dieu Pan. Fais qu’en tant que philosophe je puisse toujours me contenter de ce que j’aurai. Fais aussi que l’extérieur soit toujours en accord avec l’intérieur. » Sagesse de Socrate. Savoir être ce que l’on est en s’en contentant, sans se laisser troubler par quoi que ce soit.
Et pour cela, prier le ciel que nous puissions toujours nous souvenir de l’homme profond qui vit en nous. Il faut regarder la concentration du sauteur en hauteur aux Jeux olympiques. Pour sauter 2,30 m en hauteur, il faut
vraiment sauter. Et, pour cela, il faut prier que l’homme qui saute vraiment saute. On n’est pas un athlète de haut niveau sans prier. Lorsque l’on prie on est plus qu’un athlète.
Des hommes et des femmes quittent tout pour se consacrer à la prière.
Prier, c’est découvrir l’acte le plus extraordinaire qui soit parce que le plus agissant. La tradition chrétienne orthodoxe appelle du nom de « pères neptiques », les maîtres de la prière. La nepsis d’où est tiré le terme neptique
veut dire la retenue ainsi que l’attention. Les deux vont de pair. Quand on est attentif, on a de la retenue. Quand on a de la retenue, contenant l’énergie vitale première, on la transmute en souffle de l’Esprit. Il est vertigineux de retenir
en soi le bouillonnement de la vie afin de le transformer en souffle céleste. On vit le fait de se sentir Un.
Il s’agit d’un feu ardent qui brûle sans consumer. Quand on vit ainsi, on n’a pas envie de vivre autrement. On n’est plus dans la vie. On est la vie-même. Le Christ priait constamment. Quand il priait, il était Un. Il était avec le Père. Il était le Père qui est l’unité-même.




