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  • Extrait d'article

J’ai encore un immense chemin à parcourir, Matthieu Ricard

  • par Equipe de rédaction Reflets
  • 22 novembre 2025
  • Aucun commentaire

Sommaire

J'ai encore un immense chemin à parcourir
Fils du philosophe français Jean-François Revel et de l’artiste peintre Yahne Le Toumelin, Matthieu Ricard passe une thèse de génétique cellulaire à l’institut Pasteur, puis devient moine bouddhiste en 1979. Il s’établit au monastère de Shechen au Népal.
Il est auteur de livres, traducteur, photographe et interprète du dalaï-lama en français.
Au milieu des années 1980, avec Rabjam Rinpoché, il lance plusieurs petits projets pour améliorer les conditions de vie des populations de l’Himalaya et fonde l’ONG Karuna- Shechen en 2000. Voir l’interview de Sunita Sharma, directrice de Karuna-Shechen au Népal, à la suite.
www.karuna-shechen.org

Quel temps consacrez-vous à la méditation par jour? Quel est votre but?

Le terme méditation n’est pas vraiment approprié pour décrire la pratique spirituelle selon le bouddhisme tibétain, qui inclut des pratiques nombreuses et variées, certaines très élaborées (visualisations, récitation de mantras), et d’autres beaucoup plus dépouillées (contemplation de la nature de l’esprit). La pratique spirituelle va également de pair avec l’étude qui permet d’arriver à une juste vision de la nature ultime de la réalité (interdépendance de toutes choses, impermanence, union des apparences et de la vacuité d’existence propre). Le sens originel du mot méditation en sanskrit, bhāvanā, signifie « cultiver » des qualités et capacités qui ne sont que latentes en nous. En tibétain, le mot sgoms signifie « familiarisation » et se réfère au fait de se familiariser avec la façon dont fonctionne notre esprit, et avec une nouvelle vision du monde (l’union des apparences et de la vacuité). Le but est de passer de la souffrance à la libération de la souffrance, de l’ignorance et de l’égarement à la connaissance.

Quel temps consacrez-vous à votre retrait du monde par an ? Qu’en retirez-vous ?

J’ai passé cinq années en retraite solitaire, en Inde, au Bhoutan et au Népal. J’ai été ensuite distrait de mes retraites par des activités diverses qui sont arrivées par la force des choses et par le désir de me mettre au service d’autrui, mais j’ai toujours essayé de passer régulièrement du temps dans un ermitage.

Comment équilibrez-vous le temps consacré à Karuna-Shechen et le temps à la contemplation ?

J’ai œuvré de mon mieux au sein de Karuna-Shechen depuis sa création il y a 25 ans, portant les projets avec l’aide de quelques amis proches durant les dix premières années, puis confiant progressivement la gestion des projets à une équipe qui œuvre avec compétence à l’implémentation des projets. À l’aube de mes 80 ans, il est grand temps que je retourne à ma vocation d’origine — l’étude, la pratique spirituelle et la traduction de textes tibétains.

Est-ce qu’avec l’âge votre vie intérieure évolue ?

J’ai encore un immense chemin à parcourir, mais fort du sentiment d’être dans la bonne direction — grâce à l’inspiration de mes maîtres spirituels, principalement Kangyur Rinpoché et Dilgo Khyentsé Rinpoché – chaque pas est une joie en forme d’effort.

Avez-vous plus besoin de solitude ? Qu’est-ce qu’elle vous apporte ?

La solitude non désirée

peut être très pesante et avoir des effets délétères, tandis que la solitude désirée de l’ermite est profondément enrichissante et préserve le lien aux autres êtres sensibles et au monde qui nous entourent.

Les humains sont des êtres sociaux par nature,

qui ont un besoin profond d’appartenance, et les personnes qui bénéficient de liens sociaux riches et chaleureux jouissent d’une meilleure santé mentale et d’un système immunitaire plus robuste ; elles sont moins sujettes aux addictions (tabac, alcool, drogues), souffrent moins de maladies cardiaques et de démence sénile, et vivent, en moyenne, plus longtemps.

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De nombreux travaux de recherche montrent que la solitude est associée à de nombreux troubles de la personnalité et rend ceux qui en souffrent plus anxieux, irritables, déprimés et égocentriques. Elle expose également aux psychoses, au suicide, à l’altération des performances cognitives et à un risque accru de maladie d’Alzheimer. Elle est associée à un ensemble de facteurs qui contribuent à la mortalité prématurée des individus.

En temps ordinaire, nous passons près des trois quarts de nos heures d’éveil

en compagnie d’autres personnes, et les moments partagés avec d’autres sont dans l’ensemble jugés plus gratifiants que le temps passé seul. C’est aussi dans le cadre de relations sociales épanouissantes que les jeunes font l’apprentissage de nombreuses compétences et aptitudes en matière de communication, de réciprocité, de résolution des conflits, d’amitié, etc. Éprouver des difficultés à établir et à maintenir de telles relations va de pair avec les souffrances inhérentes à l’isolement. Quelque 15 à 30 % des individus éprouvent des sentiments persistants de solitude ; seulement 6 % disent ne jamais se sentir seuls. Mais contrairement aux idées reçues, le sentiment de solitude semble plus fréquent au cours de l’adolescence que durant la vieillesse.

Hors des cas extrêmes

(l’isolement carcéral quasi total produit des résultats catastrophiques sur la santé mentale des détenus, la solitude est synonyme d’isolement social perçu, et non d’isolement objectif. Certains peuvent mener une existence relativement solitaire et ne pas se sentir seuls, tandis que d’autres, à l’inverse, ont une vie sociale riche et se sentent seuls au sein de la multitude.

Dans la vie courante, la solitude

peut aussi être un état souhaitable qui favorise la créativité, facilite la concentration, la réflexion et l’apprentissage. On peut donc apprécier la solitude pour des motifs bénéfiques, et pas nécessairement comme un moyen d’éviter des interactions sociales potentiellement anxiogènes.

Il existe également une solitude riche et inspirante,

celle procurée par les grands espaces, la nature vierge, la cohabitation avec les animaux sauvages.

Enfin, il y a la solitude de l’ermite

qui choisit avec joie et sérénité de vivre en retrait, pour un temps, loin de toute distraction, afin d’approfondir sa pratique spirituelle.

Je me souviens d’un matin au Tibet.

Assis au bord du lac Manasarovar — le lac de l’Éternelle Fraîcheur — à 4 300 mètres
d’altitude, le ciel, d’un bleu profond et éclatant, se fondait dans le miroir du lac. Au sud, les neiges étincelantes du Gurla
Mandhata s’élevaient à 7 800 mètres. Au nord se dressait la pyramide parfaite du mont Kailash, la montagne de Cristal, l’un des lieux sacrés les plus révérés d’Asie. La méditation était là, dehors comme dedans, naturelle, sans effort.

Pour lire l’article en entier, Reflets n° 57 pages 62 à 67

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