
Né à Djibouti en 1957, d’un père militaire souvent en déplacement, Laurent Jouvet a gardé l’empreinte du nomadisme. Après des études à l’École normale de Grenoble, il devient professeur de biologie et de physique, il poursuit ses études au conservatoire de musique de Genève. Il entre en 1983 au monastère de Hautecombe (Savoie) puis au monastère de la Grande Chartreuse et il quitte la vie monastique en 1990. Il reprend des études d’organiste en Allemagne, devient maître de chapelle, dirige l’ensemble baroque de Stuttgart. En 2003, il rentre en France et depuis, il anime dans toute l’Europe des stages de méditation, de grégorien, et intervient dans différents monastères à ce sujet. Il écrit maints ouvrages de spiritualité.
Est-ce qu’il y a un évènement particulier qui t’a attiré vers la vie spirituelle ?
Pas particulièrement, je pense que c’était une espèce de lame de fond de toute ma vie. Quand j’étais au collège, j’étais souvent fourré dans les églises… À part que ce n’était pas du tout ma tradition ! J’ai commencé à jouer de l’orgue, puis j’ai fini par accompagner des cultes protestants, puisque je viens d’une culture protestante. Ensuite, je suis entré au monastère, avec cette quête de l’essentiel, de la mystique. Une manière de chercher des réponses aux trois grandes questions de ma vie : de quoi s’agit-il quand on parle de spiritualité et de mystique ? Quels sont les moyens pour progresser dans ce chemin ? Et puisque c’est ma fonction, comment est-ce que ça peut se transmettre, ou plutôt, comment est-ce qu’on peut aider à éveiller
les gens qui viennent à nous ?
Qu’est-ce qui t’a fait entrer dans la vie monastique ?
J’avais idéalisé la vie monastique. Dans un monastère, il y a une ambiance un peu feutrée, sacrée. Les moines chantent et,
comme je suis musicien, le chant grégorien m’a toujours attiré. Et donc, ça m’a dirigé vers le monastère, mais peut-être pas
pour les bonnes raisons. Dans une église catholique, derrière le conservatoire de Genève où j’étais étudiant, j’allais entre deux cours me poser pour essayer de rentrer un peu en moi. Il y avait quelques livres, entre autres des petits livres sur des saints ; ils présentaient la vie spirituelle d’une manière un peu particulière : de grands mystiques qui avaient de grandes extases, de grandes souffrances, et qui vivaient des choses extraordinaires. Je me suis dit : ça doit être ça, cette espèce de dépouillement absolu et de rencontre un peu exaltante avec… « Dieu », pour faire simple. Je me suis évidemment vite rendu compte que la réalité est bien différente, et c’est bien normal : les moines sont des êtres humains comme les autres.
Qu’est-ce qui t’en a fait sortir ?
Je n’y étais pas vraiment nourri spirituellement.
On a bien accès à tout ce qu’on veut au niveau littérature, mais au niveau de la direction spirituelle, le monde monastique est très orienté vers l’observance. Si tu observes les règles de l’ordre, tu fais bien ton travail. La vie monastique, pendant des siècles, est considérée comme un travail. C’est pour ça qu’on parle d’office monastique. On est là pour prier pour le monde. On est là pour faire les offices et ne pas en manquer un seul. C’est un boulot comme les autres. Mais le problème majeur que je vois dans les représentations que l’on a au monastère, c’est toujours la mise à distance du divin : on est toujours en train de parler à une troisième personne, à quelqu’un, à Dieu, à Jésus, à Marie, à un saint, bref à une instance extérieure à soi. Pourtant, dans l’Évangile, Jésus dit bien : « Le Royaume des cieux (c’est-à-dire le lieu où Dieu habite) est en toi ». Le divin habite en moi et les mystiques n’arrêtent pas de le répéter, comme Maître Eckhart et beaucoup d’autres.
Comme le rôle de directeur spirituel est donné au maître des novices,
on dépend beaucoup de sa personnalité. Je suis tombé sur des gens sympathiques et assez remarquables. Pour mon premier maître des novices, la solution, c’était la dévotion : « Tu as un problème ? Il faut demander à la Vierge Marie ! » Pour moi qui venais du protestantisme, c’était hors sujet. Et mon deuxième maître des novices, lui, mettait beaucoup l’accent sur la psychologie. Or, la psychologie vient après l’éveil, car c’est seulement après avoir compris que l’essentiel habite au fond de soi que l’on peut revisiter ses conditionnements et sa psyché. Je pense qu’il est beaucoup plus pertinent d’entrer d’abord dans la grande conscience ouverte et aimante, qui est l’éveil ou l’union à Dieu, pour permettre ensuite de revisiter, avec beaucoup de bienveillance, mes nœuds, mes traumatismes qui sont relativement petits par rapport à l’immensité de la conscience qui s’est éveillée.
Je suis sorti de la vie monastique,
car je sentais que quelque chose me manquait. Je peux lire tout ce que je veux, mais il faut quelqu’un auprès de moi qui me dirige dans le bon sens en disant : « Fais gaffe, ne va pas là, c’est une impasse, mais essaie ça… » Mais ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai pu analyser ce besoin d’accompagnement spirituel.
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Tu le dis, dans ton histoire, au fond, tu es très nomade !
Oui, l’Esprit souffle où il veut, et chez moi c’est en plein vent ! Cela dit, j’ai beaucoup appris au monastère. J’ai appris le grégorien, la théologie, la philosophie, le grec, le latin… Mais il y a des choses que j’enseigne aujourd’hui que j’aurais bien aimé entendre quand j’étais au monastère : par exemple, ce qu’est pragmatiquement « l’union à Dieu » dans un contexte monastique, ou « l’éveil » quand on est dans un autre contexte ? Tout était très intellectuel et donc inaccessible à l’expérience.
Qu’est-ce que tu entends par spiritualité « non dogmatique » puisque tu fais une différence entre le spirituel et le religieux ?
La religion, c’est la tendance que l’être humain a à objectiver le divin,
c’est-à-dire en faire un objet séparé de lui-même ; si j’exagère, il y a le monde, et puis à l’extérieur du monde, il y aurait une instance qui dirigerait le monde qu’il aurait créé. Ça, c’est la vision religieuse. Elle essaie d’entrer en communication avec cette réalité en faisant des offrandes, en se comportant bien, et en attendant des bénéfices qu’on appelle la grâce. Cette vision, on la trouve partout, dans toutes les religions.
Le spirituel, c’est le contact direct avec ce qui me fonde,
c’est-à-dire la réalité ultime dont j’émerge, qui me crée et dont je suis une émanation. C’est un chemin très différent du chemin religieux. La spiritualité, c’est vraiment l’art de l’esprit, cette exploration de l’esprit silencieux et aimant, mais pas l’exploration du mental ou de la psyché. C’est l’exploration d’une instance qui nous dépasse infiniment, la conscience, qui est le fait que les connaissances puissent s’imprimer en moi. Et c’est ce que Maître Eckhart a très bien décrit. Tous les mystiques ont très bien compris que la spiritualité, c’est entrer en soi pour expérimenter une conscience bien plus large, et du coup, revenir transformé dans le monde, surtout transformé par la bienveillance.


