
Jocelin Morisson est journaliste scientifique, auteur et traducteur, rédacteur en chef de la revue trimestrielle Natives, dédiée aux peuples racines et aux racines des peuples.
Dernier ouvrage paru : Le Secret de la vie, avec Romuald Leterrier,
Guy Trédaniel éditeur, 2026.
« Assez de l’idolâtrie du moi et de l’argent.
Assez des démonstrations de force. Assez de guerres. La véritable force se manifeste en servant la vie ». En augustinien affirmé, le pape Léon XIV sait le poids de ses mots adressés sans le nommer au président américain Donald Trump. C’est d’ailleurs sur le terrain théologique qu’a répondu l’entourage de Trump en évoquant le concept de « guerre juste » – cher à saint Augustin.
En droit international, la « guerre juste »
ne peut s’envisager que dans le cadre d’interventions humanitaires. L’Église catholique a, quant à elle, abandonné ce point de doctrine au milieu du XXe siècle.
« Il n’existe pas de guerre juste », a confirmé le pape François en mars 2022, à propos du conflit en Ukraine. Dès lors, le seul horizon est la paix, et il doit s’agir là aussi d’une « paix juste », au sens des prophètes de l’Ancien Testament : pas de paix sans justice. N’est-ce pas l’objet de la Création que d’ordonner le chaos, le pacifier, en donnant à chaque chose sa « juste » place ?
Pour l’être humain, cette juste place est à trouver,
pour finaliser l’ouvrage, mais les fruits sont la paix et la joie. C’est « la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence », qu’apporte Jésus ressuscité, et elle n’est pas de ce monde. D’autres enseignements nous disent que la paix, la joie, l’amour et toutes ces belles choses sont notre nature même, qu’il s’agit « seulement » de révéler en ôtant les voiles
d’illusions qui la recouvrent.
Ataraxie et apatheia
Notre paix intérieure peut elle aussi se révéler un horizon lointain.
À condition de pouvoir se l’offrir, le luxe de cultiver la sérénité apparaîtra finalement comme un prérequis, au bonheur peut-être, ou en tout cas à l’absence de trouble, l’absence de peur, d’anxiété ou de mal-être.
L’ataraxie des Grecs anciens
est ainsi un état de quiétude par lequel l’âme est sereine, tranquille et équilibrée. Il faut donc éliminer la source des troubles, ce que différentes écoles et voies nous invitent à faire en insistant sur tel ou tel aspect.
Pour les épicuriens, il s’agit de pratiquer des plaisirs raisonnables en acceptant un certain niveau de souffrance. Pour les stoïciens, la paix intérieure n’est possible que si l’on accepte les choses telles qu’elles sont, renonçant à agir sur celles qu’on ne peut maîtriser.
Quant aux sceptiques, ils encouragent à suspendre le jugement et à ne s’attacher à aucune
doctrine.
Plus encore que l’ataraxie, c’est l’apatheia
qu’il faut viser : l’état du sage qui méprise la douleur ou ne la ressent plus. Le « détachement » de Maître Eckart s’en
rapproche, bien qu’on puisse le juger extrême puisque « l’homme qui se tient ainsi en tout détachement, (…) on le dit mort au monde… »
L’apatheia, littéralement absence de « passions », donc de souffrance, a donné « apathie » qui désigne en psychologie un manque d’intérêt global pour le fait même de vivre. L’apathie est souvent la conséquence d’un traumatisme. En y encourageant, les stoïciens et les sceptiques suggèrent que la vie est en elle-même un traumatisme.
Habiter le monde
Faut-il alors fuir le monde
pour fuir la souffrance, ou mourir au monde pour y renaître transfiguré ? Selon la psychologie contemporaine, la plus haute forme de paix intérieure naîtrait du fait de n’avoir aucun désir d’être compris, admiré, plaint ou connu ! Pour le bouddhisme, la cessation de la souffrance qui est au cœur du « projet » ne peut s’appuyer que sur l’équanimité, un état de sérénité durable et de tranquillité de l’âme qui s’atteint en identifiant les causes de la souffrance (ignorance, avidité, aversion) et en pratiquant la compassion.
Il s’agit aussi de se défaire de l’identification au moi et au corps.
L’éveil spirituel qui peut en découler est aussi une transfiguration, une métanoïa, soit une métamorphose qui procède de l’individuation chez Jung, ou un « retournement tout entier de l’être » selon les chrétiens orthodoxes. On a là matière à méditer car au contraire de vouloir fuir le monde il faudrait vouloir pleinement l’habiter, cela ne pouvant se réaliser qu’« à travers » le corps.
Jung et sa « conjonction des opposés » nous aident à comprendre qu’habiter pleinement le monde, c’est le transcender, car c’est le toucher et être touché par lui, de sorte que les deux font un. Et c’est aussi transcender le temps et l’espace. La réalisation véritable, selon les traditions asiatiques, conduit à la félicité qui n’est autre que notre véritable nature, en tout cas l’une de ses manifestations. Une autre forme de la paix de Dieu, même si le shivaïsme souligne que « la substance du monde et celle du créateur sont une », insistant sur l’immanence du divin.


